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Le Monde.fr | 24.06.2011|Par David Le Breton, professeur de sociologie à l'université de Strasbourg

Longtemps la marche était le seul moyen de locomotion. Les chemins étaient emplis d'itinérants.

Au temps des compagnons, les apprentis marchaient dans toute la France pour affiner leur formation. Dans les Cévennes Stevenson rencontre des bergers, des paysans, des colporteurs, des vagabonds. Le paysan marche avec des sabots qui alourdissent ses pas, il chemine près de l'animal bâté, accompagne son troupeau, va chercher l'eau avec un broc. Les routes sont emplies de saisonniers, de rempailleurs, de rétameurs, d'acheteurs de peaux de lapins, de ramoneurs, de chiffonniers allant à pied de hameaux en villages.

L'itinérance est cependant suspecte, ces marcheurs sont des inconnus, des hommes surtout, et ils sont l'objet de la vigilance des populations ou des gendarmes. Mais ils se font de plus en plus rares au fil du siècle.

 

Voyager à pied est devenu improbable dans les années 1950-1960, quand les voitures ou les Mobylette se banalisent. Les itinérants circulent désormais en voiture.

En 1971, quand l'écrivain Jacques Lacarrière entame son chemin de Saverne jusqu'à Leucate, des Vosges à la Méditerranée, il dit combien il est souvent seul sur les routes ou les sentiers. S'il rencontre au fil de la route énormément de solidarité et d'amitié, il sent parfois l'hostilité, la méfiance à l'égard de ce chemineau, cet homme sans feu ni lieu, seulement de passage.

Il s'étonne de la solitude des forêts où il ne croise jamais de promeneurs, même en plein mois d'août, pas même de chercheurs de champignons. Un jour où il demande son chemin à un paysan, l'homme lui répond que nul ne va jamais là-bas, et il s'inquiète de ce qui risque de se passer s'il se casse une jambe ! Au début des années quatre-vingt-dix quand L. Moutinot marche sur mille cinq cent kilomètres en reliant Golfe-Juan à Ploudalmézeau, il ne croise aucun autre marcheur.

Aujourd'hui des dizaines de millions de marcheurs parcourent les sentiers en Europe pour quelques heures ou quelques jours, parfois davantage. Anachronique dans le monde contemporain privilégiant la vitesse, l'utilité, le rendement, l'efficacité, la marche est un acte de résistance célébrant la lenteur, la disponibilité, la conversation, le silence, la curiosité, l'amitié, l'inutile, autant de valeurs résolument opposées aux sensibilités néolibérales qui conditionnent désormais nos vies.

Prendre son temps est une subversion du quotidien, de même la longue plongée dans une intériorité qui parait un abime pour nombre de contemporains n'habitant plus que la surface d'eux-mêmes et en faisant leur seule profondeur. Le recours à la forêt, à la montagne, aux sentiers, est une échappée belle pour reprendre son souffle, affûter ses sens, renouveler sa curiosité, et connaitre des moments d'exception bien éloignés des routines du quotidien.

Détour pour se rassembler soi, marcher c'est avoir les pieds sur terre au sens physique et moral du terme, c'est-à-dire être de plein pied dans son existence. Et non à côté de ses pompes, pour

reprendre une formule bien connue. Le chemin parcouru, même pour quelques heures, rétablit un centre de gravité. Si l'on se donne aux lieux, ils se donnent également et avec prodigalité.

Bien entendu le marcheur ne voit que ce qui était déjà en lui, mais il lui fallait ces conditions de disponibilité pour ouvrir les yeux et accéder à d'autres couches du réel. Sans réceptivité intérieure, sans une transparence à l'espace et au génie des lieux rien ne se fait, le marcheur passe son chemin en laissant derrière lui une chance qu'il n'a pas su saisir.

 

Un marcheur est un homme ou une femme qui se sent passionnément vivant et n'oublie jamais que la condition humaine est d'abord une condition corporelle, et que la jouissance du monde est toujours celle de la chair, et d'une possibilité de se mouvoir, de s'extraire de ses routines. Sentir le travail des muscles, c'est aussi songer au plaisir du repos bientôt, à l'appétit qui grandit à l'approche de la ferme-auberge ou de la halte au bord du chemin.

Cette fatigue n'est pas imposée par les circonstances, elle est voulue par le marcheur, elle fait partie du jeu. Le marcheur est son propre maitre d'oeuvre, il recourt seulement à son corps et à ses ressources physiques pour progresser, sans autre énergie que son désir et sa volonté de mener un parcours à son terme. La satisfaction est d'autant plus grande de ne devoir qu'à soi.

Libéré des contraintes d'identité, hors de sa trame familière, il n'est plus nécessaire de soutenir le poids de son visage, de son nom, de sa personne, de son statut social… Il se défait du fardeau parfois d'être soi, relâche les pressions qui pèsent sur ses épaules, les tensions liées à ses responsabilités sociales et individuelles. Il tombe les éventuels masques car personne n'attend de lui qu'il joue un personnage sur les sentiers.

Il est sans engagement autre que l'instant qui vient et dont il décide de la nature. Pendant des heures, des jours ou des semaines, il est hors du temps et disponible à toutes les rencontres. Expérience provisoire de mise en apesanteur des exigences de la vie collective. Marcher revient à se mettre en congé de son histoire et à habiter l'instant sans voir le monde au-delà de l'heure qui vient.

Comme tout homme le marcheur ne se suffit pas à lui-même, il cherche sur les sentiers ce qui lui manque, mais ce qui lui manque est ce qui fait sa ferveur. Il espère à chaque instant trouver ce qui alimente sa quête.

Il avance avec le sentiment qu'au bout du chemin quelque chose l'attend et qui n'était destiné qu'à lui. Une révélation est non loin de là, à quelques heures de marche, au-delà des collines ou de la forêt.

Un marcheur est un homme ou une femme appartenant au monde. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Ses appartenances sont multiples, elles sont faites d'innombrables paysages, de lieux, de villes, de quartiers qu'aucune frontière ne saurait enfermer.

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